Arménie-Azerbaïdjan: bientôt la paix?
Depuis leurs indépendances respectives en 1991, l’Arménie et l’Azerbaïdjan sont dans un état de guerre
principalement autour du statut de la région du Haut Karabakh dont on se rappelle les phases de conflit particulièrement violentes, en 2020 et en 2023.
Cet état de guerre permanente pourrait bientôt arriver à son terme puisque Erevan et Bakou ont convenu d’un texte d’accord de paix
Mais, avant de le signer et de le mettre en oeuvre, il y a encore un certain nombre de conditions à remplir.
Bonjour à tous, c’est Sébastien, bienvenue dans cette vidéo, ça faisait longtemps que je voulais enregistrer un sujet sur l’Arménie et l’Azerbaïdjan mais l’actualité en Ukraine occupe beaucoup de temps et d’espace.
Mais il faut en parler parce qu’on pourrait être en train de vivre une évolution historique des relations entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan,
Et puis, comme vous allez le voir, ces développements sont aussi liés en partie à la guerre russe en Ukraine à aux questions de sécurité dans la mer Noire.
Je ne refais pas tout l’historique des relations très conflictuelles entre les Arméniens et les Azeris et les Azerbaïdjanais, Azéri se référant à une dimension ethnique et azerbaïdjanais se référant à la citoyenneté de l’Etat d’Azerbaïdjan.
C’est très ancien, ça s’est envenimé à l’âge des nationalismes au 19e siècle, les Bolchéviques ont tout fait pour envenimer les tensions afin de pouvoir mieux dominer la région, ensuite tout a été mis sous le couvercle soviétique jusqu’à la fin des années 1980, avec des massacres et des mouvements forcés de population, une guerre autour du Haut Karabakh, région arménienne en territoire azerbaïdjanais,
Le contrôle arménien sur la région s’est brutalement fragilisé au cours d’une guerre en 2020
et en 2023 les Arméniens ont tout perdu au bout d’un blitz de Bakou de 24h
la région a été pleinement réintégrée dans l’Azerbaïdjan et plus de 100.000 Arméniens ont fui le Haut Karabakh pour se réfugier en Arménie,
mettant ainsi fin à une présence multimillénaire des Arméniens sur ces plateaux.
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Depuis la guerre de 2023, on ne fait que redouter un nouveau conflit car l’Azerbaïdjan occupe quelques parties de l’Arménie et semble avoir de nouvelles visées territoriales sur le sud du pays, je vais y revenir.
Mais le 13 mars dernier, donc il y a déjà une dizaine de jours, Erevan et Bakou ont annoncé s’être accordés sur un plan de paix.
C’est un texte de compromis entre le président d’Azerbaïdjan Iliam Aliyev et le Premier ministre arménien Nikol Pachynyan, ce dernier étant très intéressé à finaliser l’accord.
donc je vais aborder les questions suivantes: qu’est-ce qu’il y a dans l’accord,
pourquoi est-ce qu’il est conclu maintenant, deux ans après la guerre?
qu’est-ce qu’en pensent les acteurs régionaux qui sont très influents dans le Caucase du sud?
et puis quelles sont les conditions qu’il faut encore respecter pour procéder à la signature et à la mise en oeuvre?
Alors d’abord, le contenu de l’accord: c’est la douzième version d’un texte en 17 points négocié pendant plus d’un an.
On n’a les détails de tous les plans mais on sait qu’il mènerait à la normalisation des relations diplomatiques entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, et à la réouverture des frontières qui sont actuellement fermées.
les deux pays procéderaient aussi à une délimitation en règle de leurs frontières communes, ce qui n’a pas été fait jusqu’à présent.
L’Arménie reconnaîtrait aussi la souveraineté azerbaïdjanaise sur le Haut Karabakh.
Deux points de contentieux entravaient les négociations mais ils se sont débloqués
le premier, c’est que les deux Etats renoncent à porter plainte l’une contre l’autre devant les tribunaux internationaux.
Formellement, il s’agit d’une exigence pour les deux parties, mais de facto, il s’agit d’une concession très douloureuse pour l’Arménie qui comptait sur la justice internationale pour faire valoir son bon droit et ceux de ses réfugiés du Haut Karabakh.
Le deuxième point, c’est que les parties refusent de déployer des forces de pays tiers à la frontière.
Et ça met en cause la présence d’une mission de surveillance de l’Union européenne, je vais y revenir.
Pourquoi est-ce que ça s’est décanté maintenant? Après plus de trois décennies de conflits,
et deux ans après la guerre de 2023?
C’est d’abord et avant tout du fait de l’Arménie, celle qui a perdu la guerre et qui est dans une position tout à fait vulnérable
L’Azerbaïdjan vainqueur, supérieur militairement et enrichi par ses exportations d’hydrocarbures, il peut prendre son temps
Mais l’Arménie elle est tout a fait enclavée dans le Caucase du sud, ses frontières sont fermées avec l’Azerbaïdjan et la Turquie, ce qui laisse le pays très dépendant de l’Iran, et de la Géorgie et de la Russie,
la Russie, c’est censé être l’allié traditionnel de l’Arménie mais elle n’a rien fait pour l’aider dans les guerres de 2020 ou 2023
et quand Nikol Pachynian a appelé à l’aide le traité de l’organisation de sécurité collective dominé par la Russie, sa demande est restée lettre morte
Alors Nikol Pachynian a exprimé de plus en plus de signaux de mécontentement vis-à-vis de la Russie
il a gelé sa participation à ce traité de sécurité collective, il a rejoint la cour pénale internationale qui a émis un mandat d’arrêt contre Vladimir Poutine,
il mène le retrait de la présence militaire russe en Arménie, que ce soit des forces de maintien de la paix ou une force déployée sur une base permanente
et en parallèle, Nikol Pachynian s’est rapproché des Européens et des Américains à travers des exercices militaires conjoints, une recherche de coopération économique et une loi récemment adoptée par le Parlement pour entamer le processus d’adhésion à l’Union européenne.
donc dans ce contexte, l’Arménie tente d’accepter sa défaite et d’aller de l’avant, en normalisant ses relations avec l’Azerbaïdjan,
ce qui entraînera, en tout c’est comme ça qu’on l’espère à Erevan, une normalisation des relations avec la Turquie,
et ça permettra de désenclaver le pays et d’ouvrir de nouveaux débouchés économiques
et de sortir Erevan de son tête-à-tête avec Moscou.
Là-dessus, Nikol Pachynian voit bien que l’administration Trump tente d’imposer un cessez-le-feu en Ukraine
donc son calcul c’est qu’il faut se désenclaver avant que la Russie ne retrouve ses forces et ses marges de manoeuvre pour se réinvestir dans le Caucase du sud
et qu’elle vienne mettre des bâtons dans les roues de l’européanisation, de l’occidentalisation de l’Arménie.
Sachant que les efforts d’européanisation de l’Arménie sont d’ores et déjà compliqués par le virage autoritaire russophile de la Géorgie
qui coupe encore un peu plus l’Arménie de l’Europe
dans ce contexte l’intégration européenne du pays elle est très hypothétique mais si au moins les frontières peuvent s’ouvrir avec l’Azerbaïdjan et la Turquie, ça lui permettrait de diversifier ses options.
donc cet accord de paix ce n’est pas qu’un accord de paix, il doit être un outil du virage géopolitique de l’Arménie.
et il doit aussi viser à se prémunir d’une prochaine guerre avec l’Azerbaïdjan parce que Bakou, comme je l’ai dit, occupe des parties du territoire arménien pour avoir des positions avantageuses,
et il lorgne sur le corridor de Zangezur, c’est-à-dire le sud de l’Arménie, qui sépare l’Azerbaïdjan de son exclave du Nakytchevan et de la Turquie.
donc la possibilité d’une reprise de la guerre est réelle s’il n’y a pas d’accord de paix
et on voit bien que l’Arménie ne gagnerait pas plus cette guerre que les précédentes.
Dans le cadre de cet accord de paix, les Azerbaïdjanais sont visiblement prêts à régler cette question à l’amiable et ça fait l’objet de négociations techniques parallèles.
notamment pour la réouverture des routes et des voies ferrées, et les modalités de passage.
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donc on le voit, il y a beaucoup de raisons qui expliquent que les deux pays cherchent à conclure un accord de paix
les Européens et les Américains, ils sont enthousiastes, de même que les Russes,
même si évidemment les approches sont très différentes
les Russes veulent continuer à exercer une influence d’une manière ou d’une autre
les Américains ils sont tout simplement très contents de voir un accord de paix sans qu’ils aient eu le moindre effort à y consentir
et nul doute que Donald Trump s’attirera une partie de la couverture à lui en disant que s’il y a un accord de paix c’est grâce au seul fait qu’il est là
et les Européens soutiennent de longue date les efforts de paix dans la région au nom de la stabilité, parce qu’ils n’aiment pas du tout l’instabilité, donc si jamais cette situation se résorbe, ils seront très contents, débourseront de l’argent pour des investissements, s’occuperont à créer des opportunités économiques pour les uns et les autres tout en améliorant le transit d’hydrocarbures dans le Caucase du sud pour contourner la Russie.
Les Européens vont aussi tout faire pour faire fructifier leur mission de police et de surveillance qu’ils ont déployé en 2024 et qui obtient, d’après tout ce que j’entends d’Arménie, d’assez bons résultats.
Cette mission est importante pour les Arméniens qui ne peuvent plus compter sur les Russes,
et elle est importante pour Bruxelles parce que c’est une sorte de projet pilote de sa politique de défense et une projection de sa puissance
La mission est composée de civils et non pas de militaires donc il reste à voir si elle va continuer à opérer sur le terrain dans le cadre de cet accord de paix ou pas
L’Iran est assez silencieux, mais Téhéran n’a pas vraiment été impliqué dans le processus de paix ces dernières décennies,
par contre la grande absente c’est la Turquie, qui n’a quasiment rien dit après l’annonce de la conclusion d’un cessez-le-feu
or comme je l’ai dit, c’est crucial pour Nikol Pachynian de normaliser ses relations avec Recep Tayyip Erdogan
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On est donc vraiment dans le grand jeu du petit Caucase du sud,
et pour rajouter à ces complexités il faudrait parler des politiques énergétiques et du revirement géopolitique de la Géorgie avec les questions que ça pose sur les cas de l’Ossétie du sud ou de l’Abkhazie,
Mais tout ce virage géopolitique arméniein, il n’est pas encore fait, et il y a de sérieuses conditions à remplir.
en premier lieu, il faut amender la constitution de l’Arménie qui exprime une revendication sur le Haut Karabakh
Nikol Pachynian y est pour, mais ça doit se faire par référendum, comme le projet de demande d’adhésion à l’Union européenne d’ailleurs,
ça prend du temps, du temps que l’Arménie n’a pas forcément pour les raisons que j’ai déjà cité
Nikol Pachynian doit aussi s’assurer que ce référendum peut être gagné, alors que son opposition l’accuse de trahir les intérêts du pays
L’Arménie est aussi très intéressée par le retour des prisonniers de guerre que l’Azerbaïdjan conserve: pour l’instant Bakou ne veut pas en entendre parler.
Bakou mène son propre jeu, le régime d’Ilham Aliyev a pris l’habitude de démoniser l’Arménie pour marquer des points faciles sur sa scène intérieure, donc ce n’est pas une pratique qu’on abandonne comme ça.
Je rappelle qu’en janvier il accusait encore le régime arménien d’être fasciste et qu’il menaçait de l’éradiquer
et quelques heures après l’annonce de l’accord, le 13 mars, le gouvernement azerbaïdjanais accusait les Arméniens de vouloir faire dérailler le processus.
donc il reste un certain nombre de questions et de défis à remplir
mais Erevan et Bakou sont plus proches de la paix que jamais.