Le “oui, mais”, de Poutine

Il y a deux jours le secrétaire d’Etat américain Marco Rubio déclarait que la balle était dans le camp de la Russie pour approuver ou non un cessez-le-feu de 30 jours avec l’Ukraine.

La Russie a bien fait tourner cette balle avec une série de passes qui nous ont fait regarder dans plusieurs directions

et ce jeudi soir, la balle est repartie dans le camp des Etats-Unis

puisque Vladimir Poutine accepte le principe d’un cessez-le-feu, mais il pose ses conditions, et pas des moindres

Bonjour à tous, c’est Sébastien, bienvenue dans cette vidéo où l’on décortique cette séquence tout à fait russe

qui a commencé, il y a deux jours juste après les annonces américano-ukrainiennes venues d’Arabie saoudite,

par un silence glaçant et par une réponse évasive de Dmitry Peskov le porte parole du Kremlin.

Comme je vous ai dit, c’est tout à fait russe.

Il n’était pas du tout dans l’intérêt du Kremlin de répondre tout de suite

il fallait faire monter la mayonnaise et renforcer ce contraste entre des Américains qui s’agitent pour imposer un cessez-le-feu,

des Ukrainiens qui sont présentés ici comme en position de faiblesse et qui ont besoin de cette trêve

et la force tranquille et impassible des Russes qui n’ont rien demandé à personne mais que l’on sollicite quand même, du moins c’est comme ça qu’ils aiment bien se présenter.

Entre avant-hier et hier, les forces armées russes sont entrées à Soudja, marquant la fin de l’opération militaire ukrainienne dans l’oblast de Koursk, en territoire russe

évidemment les Ukrainiens indiquent qu’ils résistent de leur mieux mais c’est clairement plié pour eux pour des raisons que j’ai évoqué dans cette vidéo hier, ici

et la meilleure preuve de ça, c’est que Vladimir Poutine en personne s’est rendu dans l’oblast de Koursk

C’était la première fois depuis le lancement de l’opération il y a huit mois,

avant il avait tenté de minimiser cette opération comme une simple attaque terroriste qui nécessitait presque une simple opération de police,

il ne s’était pas affiché avec des victimes civiles russe réfugiées ou autre

alors que là, hier, il s’est présenté martial, en treillis militaire, fier de lui et vindicatif

ensuite on peut discuter sans fin de savoir si c’était lui ou un double, si c’était vraiment dans l’oblast de Koursk ou pas

je n’entre pas dans ces théories scabreuses, parce que

Si Vladimir Poutine a procédé à cette mise en scène, c’est que la bataille de Koursk est gagnée et que la zone est déjà suffisamment sécurisée pour qu’il s’y rende.

Vladimir Poutine n’aime pas être associé aux défaites et aux mauvaises nouvelles, donc s’il y avait encore des risques, il aurait envoyé un autre subalterne ou collaborateur.

Son apparition, ça permettait d’apporter un point presque final à cette opération ukrainienne

ça permettait aussi de calmer les blogueurs militaires russes, les milblogueurs, qui s’étaient indignés entre temps de cette proposition de cessez-le-feu américaine

et qui considéraient ça comme une trahison et un cadeau fait aux Ukrainiens pour qu’ils reconstituent leurs forces.

Ce thème est très présent dans la blogosphère russe, il éclipse le fait que les russes aussi ne diraient pas non à une pause et potentiellement à une levée des sanctions.

Mais en tout cas c’est l’argument qui a été avancé aujourd’hui par Iouriy Ushakov, un conseiller de Vladimir Poutine qui figure parmi l’équipe de négociateurs du Kremlin avec les Américains

ça, c’était la troisième phase de cette séquence russe: d’abord le silence, puis la démonstration de force et de confiance, puis la simulation d’un rejet.

Mais ce n’est pas un rejet, c’est un marchandage. Vladimir Poutine qui n’aime pas être associé aux mauvaises nouvelles a dépêché un subalterne pour expliquer que ce n’est pas dans l’intérêt de la Russie d’accepter ce cessez-le-feu

comme ça, c’est un ballon d’essai, et ça permet à Vladimir Poutine de ne pas faire mine de désapprouver la proposition américaine frontalement

et de continuer à faire croire à Donald Trump qu’il est sur la même longueur d’onde et qu’ils partagent la même vision

ce qui nous amène à la quatrième phase, Vladimir Poutine en personne qui dit en conférence de presse avec Alexander Loukachenko qu’il est ok pour soutenir la proposition américaine, que c’est une bonne idée

mais qu’il y a des conditions à respecter

et c’est conditions, elles visent évidemment les Ukrainiens

Il ne faut pas qu’ils mobilisent, qu’ils continuent à entraîner leur armée ou même qu’ils reçoivent des armes.

c’est ce que Vladimir Poutine appelle des garanties pour assurer une paix de long terme

et évidemment ce qu’il entend par une paix de long terme c’est une capitulation, une démilitarisation de l’Ukraine et un changement de régime.

Donc Iouriy Oushakov a joué le bad cop, Vladimir Poutine le good cop

lui, il veut la paix, mais si ce n’est pas possible, c’est simplement parce que les Ukrainiens posent trop d’exigences quant à leurs capacités de défense et leurs garanties de sécurité.

c’est un argument auquel est très sensible Donald Trump: Poutine m’a dit qu’il veut faire la paix, il est de bonne volonté,

il faut l’aider à se débarrasser des obstacles qui l’empêche de faire la paix pour qu’ensuite on ait une bonne relation entre les Etats-Unis et la russie

c’est exactement ce que Donald Trump a fait dans le Bureau ovale, en liquidant USAID, en suspendant l’aide militaire et le partage de renseignement.

Dans sa conférence de presse, Vladimir Poutine a aussi mentionné la présence de soldats ukrainiens dans l’oblast de Koursk, mais ça c’est cosmétique

comme j’ai dit, lui considère l’opération comme terminée et en parler, ça ne fait que lui donner une raison de gagner du temps d’ici à ce qu’il termine son nettoyage.

Donc c’est une grande séquence à la russe, et du grand Vladimir Poutine: silence indifférent, démonstration de confiance, simulation de rejet et acceptation avec des conditions.

Moi je suis persuadé que Donald Trump va mordre à l’hameçon

pas parce qu’il est agent russe recruté par le KGB, mais parce qu’il veut sincèrement construire cette bonne relation avec Vladimir Poutine

et qu’il veut obtenir ce cessez-le-feu, quelles qu’en soient les conditions.

Donc dans une déclaration aujourd’hui il a déjà affirmé que ce que Vladimir Poutine avait dit été très encourageant mais incomplet, va savoir ce qu’il a en tête.

et qu’il va en parler directement avec son homologue russe.

Ce qui fait que la balle est revenue dans le camp américain: ils doivent décider à quel degré ils consentent aux demandes maximalistes russes.

Je crois toujours que ce cessez-le-feu il va se matérialiser. Mais ça va être utilisé par les Russes pour achever de convaincre les Américains que l’obstacle à la paix, ce sont les Ukrainiens.

On le voit déjà: Volodymyr Zelensky parle de propos manipulateurs de Vladimir Poutine, il estime que le Russe a peur d’avouer à l’Américain qu’il veut continuer à la guerre

Volodymyr Zelensky espère que Donald Trump démontrera sa force si les Russes traînent du pied

il a déjà annoncé qu’il n’acceptera aucun compromis sur la taille et les marges de manoeuvre de son armée

on le comprend, et ces arguments sont plus que raisonnables dans le contexte de la guerre existentielle que subit l’Ukraine.

Mais ces arguments, ils étaient acceptés et soutenus il y a encore deux mois à Washington.

Aujourd’hui ils sont perçus comme belliqueux, va-t-en guerre, par l’administration Trump qui a opéré un virage idéologique sans précédent.

Donc moi j’imagine tout à fait Donald Trump s’énerver parce que le cessez-le-feu met du temps à se mettre en place, qu’il est violé une fois instauré, et qu’il n’est pas prolongé parce que les belligérants n’en veulent tout simplement pas

et là je le vois très bien rejeter la faute seulement sur l’Ukraine

et humilier encore une fois Volodymyr Zelensky lors d’une prochaine rencontre dans le Bureau ovale.

L’Ukraine là-dedans, elle joue son jeu aussi finement que possible, elle a perdu la carte de Koursk,

mais elle a obtenu un succès diplomatique en Arabie saoudite en démontrant sa bonne volonté auprès des Américains

et en renouvelant ne serait-ce qu’un temps les livraisons d’aide militaire et le partage de renseignement.

L’Ukraine conserve sa subjectivité et quelques marges de manoeuvre

mais depuis quelques semaines, la balle n’est plus dans son camp, elle joue surtout en défense face aux Russes et aux Américains.

L’Ukraine est au menu de ces deux grandes puissances, ce qui colle parfaitement à la vision et de Vladimir Poutine et de Donald Trump

mais les Ukrainiens ne se font pas vraiment beaucoup d’illusions: selon un sondage de l’institut international de sociologie de Kyiv, 87% des Ukrainiens sont convaincus que la Russie ne s’arrêtera pas aux territoires occupés actuellement

66% sont convaincus que le but ultime de la Russie est la destruction de l’Ukraine, soit physiquement soit par la négation de son Etat et de son identité.

ce qui créée une dissonance particulièrement cruelle avec l’approche très complaisante et presque naïve de l’administration Trump

de penser qu’un cessez-le-feu peut tout régler.

Merci d’avoir regardé

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