Russie-Ukraine: 11 ans de guerre

Il y a 11 ans jour pour jour, le 20 février 2014,

une fusillade dans le centre de Kiev faisait des dizaines de morts et concluait dans le sang la révolution de la Dignité, que l’on connaît aussi comme Maïdan ou EuroMaïdan

Il y a 11 ans jour pour jour, le 20 février 2014, Vladimir Poutine lançait une opération spéciale pour annexer la Crimée.

C’était le début de la guerre non-déclarée de la Russie contre l’Ukraine

Bonjour à tous, c’est Sébastien, bienvenue dans cette vidéo où je voudrais rappeler les bases de ce conflit entre Moscou et Kyiv

parce qu’au vu du changement de politique à Washington et la redéfinition du narratif de cette guerre, il faut reposer les bases.

Ces prochains jours, vous allez entendre beaucoup sur les trois ans de l’invasion, à partir du 24 février 2022

Mais cette guerre a bel et bien commencé il y a 11 ans.

Le 20 février 2014, la révolution s’achevait dans le sang, avec cette fusillade sur la rue Instituska, qui part de Maïdan.

On ne sait toujours pas ce qu’il s’est passé avec certitude

C’était la culmination de plusieurs jours d’affrontements nourris entre les révolutionnaires et les forces de l’ordre

il y a eu des échanges de feu des deux côtés

Mais l’essentiel des tueries a été le fait de tireurs d’élite déployés en hauteur dans des zones contrôlées par les forces de l’ordre.

On ne connaît pas leur identité ou les conditions de leur déploiement

et les enquêtes sur ces tueries n’ont pas abouti, soit parce qu’il était impossible d’obtenir des preuves et des informations de la part d’individus qui n’étaient plus en Ukraine, pour beaucoup réfugiés en Russie,

soit qu’elles ont été bâclées en raison d’un manque de professionnalisme des enquêteurs, d’un manque de moyens et d’un manque de volonté politique de la part du ministère de l’intérieur, aussi.

Moi en tant que jeune journaliste basé à Kiev j’avais passé la majorité de mon temps sur Maïdan,

j’avais beaucoup couvert les violences et cette fusillade, c’était la première fois de ma vie que je me retrouvais dans un environnement de conflit urbain,

avec des balles et des pavés qui volaient partout, je me rappellerai toute ma vie des victimes allongés sur le sol, de l’odeur du sang dans l’hôtel Oukraina

J’étais un journaliste de presse écrite et radio, j’avais écrit beaucoup d’articles là-dessus, y compris les années après sur les progrès et les blocages des enquêtes

vous pouvez en trouver beaucoup dans ce que j’ai compilé sur mon site, dans la description

le 22 février, deux jours plus tard, j’étais parmi les premiers à entrer dans la résidence somptueuse de Viktor Ianoukovitch, au nord de Kiev, qui était un symbole de sa corruption

ce n’était pas la fin de l’histoire et la victoire de la révolution a engendré une vacance du pouvoir et une série de déstabilisations à travers le pays.

Le 26 février, je prenais l’avion pour Simferopol, la capitale de la Crimée, pour assister à la dernière manifestation qui a opposé les Tatars de Crimée, largement favorables au maintien de la péninsule

et des militants pro-russes et favorables à une intégration à la Russie.

Le 27 février, on voyait apparaître les premiers petits hommes verts, des soldats aux uniformes banalisés.

Evidemment c’était des russes, mais le Kremlin l’a nié pendant des semaines

20.000 hommes ont été déployés à partir de Sébastopol pour prendre le contrôle de la péninsule

Et sur des médailles que Vladimir Poutine a décerné à ses soldats après l’opération, c’est là qu’est apparue la date du 20 février 2014 et que l’on a compris qu’il n’avait pas perdu une minute pour lancer l’opération d’annexion.

Et c’était ça, l’annexion de la Crimée: une occupation militaire d’une région d’un Etat souverain.

On connaît la suite, la saisie de toutes les institutions d’Etat, l’intimidation, la répression et la fuite des quelques voix d’opposition qu’il pouvait y avoir en Crimée,

et un simulacre de référendum organisé en 2 semaines. Le 16 mars, le Kremlin annonçait 95,5% de oui pour le rattachement à la Russie et donc l’annexion de la péninsule.

Je ne suis pas doctrinaire, et comme j’habitais en Ukraine avant Maïdan j’avais bien constaté qu’il y avait un fort sentiment pro-russe

et si Vladimir Poutine avait voulu organiser son référendum à la loyale, en coordination avec les autorités locales et ukrainiennes dans le contexte post-révolutionnaire, il est assez probable qu’il aurait obtenu une majorité

Mais le Kremlin a choisi l’agression, sans justification préalable

l’agression et donc la négation des engagements russes puisque le Kremlin avait reconnu t respecté les frontières ukrainiennes à travers plusieurs traités dans les années 1990

et Vladimir Poutine lui-même en 2008 affirmait que la Crimée et les frontières n’étaient plus des questions

Il a choisi la force, contre un voisin qui était déstabilisé après la révolution

qui n’avait plus aucune position politique et donc aucune position pro- ou anti-russe

les nouveaux dirigeants ukrainiens n’avaient émis aucun signal hostile à la Russie

Mais Vladimir Poutine a préféré ne pas prendre de risque et a choisi une autre méthode pour subjuguer l’Ukraine.

Et aussi, très important, en pratiquant le mensonge

puisqu’on a entendu pendant des semaines: il n’y a pas de soldat russe en Crimée, il n’y a pas de soldat russe en Crimée, il n’y a pas de soldat russe en Crimée

avant que Vladimir Poutine lui-même reconnaisse dans un documentaire de 2015 qu’il avait ordonné l’opération lui-même et que, oui, évidemment, c’était des soldats russes.

Cette pratique du mensonge et de la dissimulation, elle va marquer tout le début de la guerre

concernant les touristes russes qui participent aux déstabilisations des régions du centre et de l’est,

le développement des républiques séparatistes,

le déploiement actif de l’armée régulière russe dans le Donbass, notamment pendant les batailles d’Ilovaisk et de Debaltseve,

le maquillage de l’attaque contre le Boeing MH17 de la Malaysia Airlines, quand un missile sol-air russe a abattu l’avion et tué 298 personnes d’un coup

le contrôle des républiques de Donetsk et Louhansk pendant 8 ans

Le 24 février 2022, Vladimir Poutine a fait tomber les masques en lançant une invasion à visage découvert et ça a simplifié les perceptions dans le discours public

mais on voit que cette pratique de la dissimulation persiste

encore récemment on a entendu le ministre des affaires étrangères Sergeï Lavrov assurer que la Russie n’a jamais au grand jamais touché des cibles énergétiques civiles, malgré une avalanche de preuves

et on voit l’effet que cette pratique du mensonge, de la dissimulation et de la désinformation produit sur un personnage comme Donald Trump.

Je l’ai dit, je ne suis pas doctrinaire, je ne suis pas manichéen, et mon traitement de cette guerre ne l’a pas été puisque le conflit n’a pas été manichéen

une fois que les combats ont commencé en 2014, les logiques de la guerre se sont mises en place et rien n’est blanc ou noir dans une guerre.

Mais il faut toujours se rappeler de ces données fondamentales: il y a une victime et un agresseur

il y a une puissance impérialiste qui veut subjuguer sa voisine, ses voisins, par la force si nécessaire

et il y a une Ukraine qui est sur la défensive pour protéger les vies de ses citoyens, son intégrité territoriale, sa souveraineté politique, et depuis 2022, son existence.

J’ajoute juste trois idées ici pour marquer les 11 ans de cette guerre

Premièrement, on va sans doute me reprocher de ne pas avoir parlé de l’Otan, la ligne rouge, tout ça tout ça.

Mais la question de l’Otan, elle ne se posait pas pour l’Ukraine en 2014.

Personne n’en voulait, ni les alliés depuis Bucarest en 2008, c’était clair,

ni les Ukrainiens. Il n’y avait pas de majorité pour rejoindre l’Otan

et ce n’est qu’après cette agression qu’une part croissante d’Ukrainiens a recherché la protection des Occidentaux et de l’Otan

Deuxièmement, Vladimir Poutine voulait démilitariser l’Ukraine en 2022 et la rendre neutre géopolitiquement.

Mais ce qu’il faut voir c’est qu’elle l’était en 2014!

L’Ukraine n’avait plus d’armée, on avait fait le compte et il n’y avait plus que 6000 hommes en état de combattre et donc personne à envoyer en Crimée

ça c’était à cause de la corruption, des orientations politiques des précédents gouvernements mais surtout parce que les Ukrainiens ne voyaient pas du tout ça comme une priorité, le pays que j’ai connu avant 2014 était incroyablement pacifique et pacifiste

et personne ici n’imaginait une agression armée, surtout pas depuis la Russie

pour la petite histoire, une des nombreuses raisons du retard de réaction ukrainienne en Crimée et dans le Donbass

c’était parce que tout ce qui restait des forces armées était basée dans l’ouest du pays. La doctrine militaire de l’époque, héritière de l’URSS, faisait de la Roumanie la principale menace potentielle

et donc il a fallu rapatrier hommes et équipement vers l’est.

L’Ukraine était neutre de facto, son intégration euro-atlantique était extrêmement lente, l’accord d’association n’équivalait pas du tout à une adhésion à l’Union européenne et ne remettait pas en cause ses liens économiques avec la Russie.

Troisièmement, et ça rejoint les deux idées précédentes, c’est que l’Ukraine n’était absolument pas anti-russe en 2014

elle s’est détachée de la Russie à cause de l’agression. C’est Vladimir Poutine qui, en voulant arrimer l’Ukraine l’espace du monde russe, au russkiy myr, se l’est aliéné.

avec toutes les implications que l’on sait, le commerce, l’énergie, l’industrie, la politique, la culture, les langues, etc.

Que ce soit en 2014 ou aujourd’hui il n’y a pas eu et il n’y a pas de persécution des russophones en Ukraine

le processus d’ukrainisation il est lent, progressif, générationnel, et il s’est accéléré principalement à cause des coups de boutoir de la Russie

On parle toujours librement russe en Ukraine, c’est juste qu’une immense majorité des Ukrainiens ne veulent plus pratiquer cette langue désormais.

et si vous voulez rester persuadés que les russophones sont persécutés en Ukraine, je vous invite à regarder la situation des ukrainophones dans les territoires occupés par la Russie.

Voilà, nous sommes le 20 février 2025, ça fait 11 ans que tous ces processus dont j’ai parlé se sont mis en marche, en 2014

et quand un certain président américain critique l’Ukraine parce qu’elle n’aurait pas du commencer la guerre, qu’elle aurait pu l’arrêter à n’importe quel moment,

il faut se rappeler, encore et toujours, les faits.

Merci

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